Le poker est une activité de plus en plus télégénique, mais à quel prix ? L’œil des caméras déforme la réalité et cela pourrait bien affecter votre jeu. Car ces coups qui crèvent l’écran sont bien souvent de simples tuyaux percés. Petite leçon de psychologie cathodique, histoire d’éviter que le plat de nos écrans ne déteigne sur nos encéphalogrammes.
Aujourd’hui tout le monde regarde du poker à la télévision. Pourquoi pas ? C’est sacrément marrant et pour ceux d’entre nous qui prennent ce jeu au sérieux c’est même devenu un plaisir inattendu. Le phénomène a largement contribué à lever de nouvelles armées de joueurs qui viennent maintenant peupler les salles de jeu physiques et les sites internet. Ils ont cessé de jouer chez eux en misant des allumettes et rangé leurs consoles de jeu au placard pour constituer des légions de newbies, tous unis par ce désir plus ou moins avoué de devenir un jour le nouveau Phil Ivey. Cette vague de nouveaux joueurs apporte-t-elle avec elle des éléments psychologiques nouveaux qui méritent notre attention ? C’est mon humble avis. La plupart de ceux qui regardent les émissions de poker le font en premier lieu pour se divertir. Ce n’est pas un problème, je suis moi aussi client. Mais la plupart des joueurs sérieux comprennent ce qui échappe en général aux nouveaux venus.
Nous ne percevons à travers nos écrans qu’une image parcellaire et largement déformée de ce qui se passe en réalité à une table de poker. Pour commencer, la retransmission de la table finale d’un gros événement dure à tout casser 2 petites heures en comptant la pub, les interviews de joueurs et la visite guidée du casino. Pourtant une table finale dure en réalité rarement moins de 4 heures et bien souvent plus d’une dizaine. Simplement les producteurs coupent les longueurs, histoire de capter toute l’attention des téléspectateurs. Ils nous offrent à voir les mains décisives. Ils nous montrent les meilleurs bluffs, ou au contraire les call les plus brillants. Ils se délectent des bad beats les plus improbables, de l’honneur perdu des sortants, du bain de foule que s’offre le vainqueur d’un pot énorme… Bref, le poker ressemble de plus en plus à un drame ou à une épopée. C’est du grand spectacle et aujourd’hui, cela enthousiasme un public de plus en plus large.Typiquement, on ne voit jamais ces mains ou quelqu’un relance, se fait relancer et finit par se coucher. Ces mains où tout le monde se couche et où le big blind ne trouve nul adversaire pour venir lui contester le pot. Forcément, ce serait soporifique à regarder. Quand je regarde la retransmission d’un tournoi, c’est ce qui se passe hors du champ des caméras qui retient mon attention. J’essaie de m’immiscer dans la tête des joueurs, j’essaie de décrypter les schémas de jeu qui se dessinent au fil des mains. J’essaie de déduire de ce que je vois ce que l’on ne m’a pas donné à voir et dont le résultat est le superbe poker que les producteurs ont choisi de m’offrir. Voici quelques exemples vécus.
La table finale d’une grande émission de télé vient de débuter et Phil Ivey relance avec une main absolument vide. Il est promptement sur-relancé par un Barry Greenstein qui semble suspecter un vol. Qu’importe, Phil sur-relance cette fois lourdement et oblige Greenstein à passer par la case “intense réflexion“ avant de finalement se coucher. Vous vous dites, “un bluff brillantissime“. Et en effet, c’était le cas. Ce fut aussi un grand moment de télévision. Mon avis est qu’il y aurait beaucoup plus à dire sur cette main que ce qui nous a été donné de voir. Il est probable que plus tôt dans la partie, Phil ait déjà tenté ce coup face à Barry pour finalement se coucher sur sa première relance. Cette fois vous vous seriez dit “Ahah, Phil s’est fait prendre en flagrant délit de vol.“ Mais une telle main aurait largement contribué à piéger Barry Greenstein lors de cette seconde main. Si vous jouez régulièrement en tournoi, vous savez bien que ce genre de coup est forcément prémédité.
Cette fois nous sommes aux WSOP et depuis plus d’une heure, Greg Raymer se comporte en véritable tyran écartant les petits tapis de chaque coup où il est impliqué en relançant lestement et systématiquement. Mais subitement, il rétrograde et se comporte comme un doux agneau. «Hmm, il tente de brouiller son jeu» vous dites-vous. D’accord, peut-être… Mais si vous aviez regardé attentivement, vous auriez vu arriver ce joueur au tapis énorme débarquer d’une autre table. Notre tyran n’en était pas un, juste un joueur agressif qui exploitait le style de jeu et la profondeur de tapis de ses adversaires. Greg ne connaît pas le nouveau venu et il ne serait pas prudent de se découvrir face à lui. Il a besoin de plus d’informations, et comme seul le temps peut lui en apporter, il attend. La plupart des téléspectateurs prennent simplement les mains les unes après les autres. Ils oublient que chaque nouvelle main contribue à créer le contexte de la suivante.
Lors d’une main qualifiée par Dan Harrington de brillante, Daniel Negreanu a surclassé Freddie Deeb en misant à chaque tour d’enchères alors qu’il n’avait absolument rien dans les mains, pour finalement le coucher sur la River. Mais Daniel n’aurait jamais pu réussir un tel bluff si Freddie n’était pas l’un des meilleurs joueurs du monde. Un joueur faible aurait continué à suivre, seul un joueur de cette trempe aurait pu s’y laisser bluffer. J’entends d’ici les sceptiques s’exclamer : «Comment est-ce possible ?» Et bien Negreanu et Deeb se connaissent bien. Sur cette main, Daniel s’est comporté comme quelqu’un qui détient une main bien précise qui battait celle de Freddie. Ce bluff est un coup machiavélique qui ne pouvait fonctionner qu’à la condition que Deeb soit assez intelligent pour se livrer à une analyse poussée. Face à un autre adversaire, il aurait échoué lamentablement.
Bref, quand je regarde ces émissions de télé, c’est à ces détails que je m’attache. Je cherche la finesse du raisonnement, les coups qui se construisent des dizaines de minutes avant d’être effectivement joués. Le poker peut s’exprimer à différents niveaux. Le premier niveau, c’est de comprendre la valeur de ses propres cartes. Ensuite, il faut savoir estimer la main de son adversaire et encore après ça, être capable de comprendre ce que votre adversaire pense de votre jeu. Une fois atteint ce niveau, vous pouvez commencer à gagner. Votre réussite au poker ne dépend que du nombre de niveaux de réflexion que vous être capable d’additionner. La prochaine fois que vous regarderez du poker à la télé, voyez-le sous cet angle-là. Le spectacle n’en sera que plus beau, et en plus, il sera pédagogique.
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